L’intelligence artificielle et l’hégémonie numérique.
- Dominique Jacques ROTH

- 4 févr.
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Novlangue computationnelle, langue étrangère toute agglutinée autour du signe en fonction de statistiques et de réseaux d’équation sans rapport avec le sujet du désir, l’intelligence artificielle (IA), qui s’affranchit de toute subjectivité, ne prend aucune initiative en dehors des algorithmes opaques qui conditionnent son programme. Soustraite au signifiant marqué d’une différence radicale, il s’agit en quelque sorte d’un dieu-code proposant des agents moraux artificiels dénués de toute altérité.
En débarrassant les humains des inconforts du passé, l’innovation frénétique, ne cesse en réalité d’en créer de plus insurmontables. En dépit de quelques conforts d’utilisation souvent présentés à titre d’alibi, le tsunami numérique entraîne une mutation anthropologique majeure sans aval démocratique. Or, si les développements technoscientifiques n’ont pas vocation à déterminer le cours de nos vies, il n’y a aucune raison de s’y adapter contre son gré. Il s’agit là d’une question de liberté centrale au sein de la société, d’autant que nombre d’activités nocives naissent et perdurent pour faire vivre un nombre restreint de personnes. Il importe de s’en déprendre. A l’instar de l’industrie numérique, il en va ainsi de l’agro-industrie, du nucléaire, de la malbouffe, du bétonnage des terres, des industries du tabac et de la chimie, etc.., comme autant de logiques réduites à la réalisation de profits.
Des innovations erratiques empiètent sur les prérogatives supérieures de l’esprit car ni la science, ni la technique, ni Chat GPT ne sont en mesure de penser une anthropologie durablement bénéfique au regard des menaces qu’elles initient, car l’envahissement des technologies numériques, en plus d’affecter gravement les conditions de vie et de travail et de susciter l’isolement, génère des dégâts écologiques de plus en plus importants moyennant une consommation d’électricité, d’eau, de terres rares et de produits chimiques, exponentielle. Rationalité sans raison, l’hégémonie numérique trame une nouvelle ère du savoir où tout serait calculable et prédictible, ne donnant accès qu’à un savoir rudimentaire formé de corrélations, que Hegel considère comme la « forme » la plus basse des connaissances, sans jamais atteindre le niveau conceptuel de l’invention et de la créativité humaines. Et le danger croît parce qu’on sait que les faux sites d’information générés par l’IA récoltent une audience déjà significative.
Marché du savoir, marché de toutes les ambivalences et de toutes les toxicités, la science dévoyée au regard de ses idéaux originels régresse en imposant des contenus rhétoriques issus de la forme auto-extensive et autotélique dont elle procède. Outre l’IA, on peut citer le trading à haute fréquence, l’édition du génome humain, la dévastation des forêts et des milieux naturels, etc., où, en définitive, seule compte la maximisation des gains pour quelques-uns. Sans compter les cyberattaques qui se multiplient sous l’égide numérique : avec l’annonce d’un faux coup d’Etat en France, le piratage de millions de fichiers sensibles du ministère de l’Intérieur, le vol des adresses et des armes détenues par tous les licenciés des clubs de tir de France, le blocage du suivi des colis avant Noël ou l’inaccessibilité des services en ligne de la Poste, l’informatique, qui envahit tous les domaines, est de moins en moins sûre.
Quoique le combat soit inégal face aux intérêts dominants, il importe que tous ceux qui entendent conserver la valeur irremplaçable de la sensibilité humaine fassent juger la réduction existentielle qu’organise l’IA devant les tribunaux, pour condamner l’expansion des outils informatiques ainsi que l’a décidé le tribunal judiciaire de Créteil le 15 Juillet 2025. Un tel principe d’action à vocation personnelle ou collective permet de lutter concrètement pour le maintien de nos facultés singulières fondamentales en rapport avec notre dignité d’être, pour s’opposer à une société de surveillance toujours plus étroite et un régime d’indistinction généralisée dans lequel il devient impossible de savoir quelle est la part humaine d’une production, de quelque nature qu’elle soit. Ce qui n’émeut ni les gouvernements ni leurs experts, tous étant à la fois juge et partie.
La jurisprudence constitue un vecteur privilégié propre à éclairer les risques individuels (nécrose mentale), sociétaux (conflits d’intérêts et recul des services publics), civilisationnels (solipsisme techno-totalitaire), et prévenir un raz-de-marée menaçant de disqualifier toute singularité humaine à court moyen terme. A défaut, la redéfinition anthropologique qu’entraîne l’IA impliquera la mutation de la plupart des métiers intellectuels et créatifs, moyennant des effets d’échelle inédits. Il convient donc de s’opposer autant que faire se peut à l’hypnocratie résultant des rengaines d’une doxa indigente gorgée de « promesses et d’opportunités à ne pas rater sous peine d’être devancés par les concurrents » comme autant de contraintes bien réelles, afin de préserver nos parts agissantes et faire face aux tentations violentes que suscite tout excès de technocratie
En quelques mots comme en cent, Eric Sadin le souligne à juste titre face à une technoscience envahissante, il importe de créer partout des chartes protectrices pour refuser l’absolutisme d’une norme devenue incontestable -telle est la définition du dogme- pour éviter que l’humain ne devienne une simple variable d’ajustement au regard de gains de productivité attendus, afin aussi, que le « parlêtre » ne soit évidé ni de sa singularité ni de son intelligence, non pas artificielle, mais de son intelligence de cœur et de ses affinités électives.
L’Humanité, 30 Janvier 2026




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